Je savais que vous ne viendriez plus. Et j'ai pourtant attendu au point d'oublier que je vous attendais. C'est inouï la force avec laquelle un homme s'accroche aveuglément à son dernier espoir, aussi vain soit-il. J'ai patienté ainsi des heures durant à écouter les arbres hurler dans le vent, à regarder gravement quelques pigeons se disputer les miettes de l'attention qui me restait avant de sombrer tout entier dans un gouffre, le gouffre d'un ennui profond contre lequel je ne cherchais même plus à lutter. La nuit venue, alors que j'étais sur le point de rentrer, j'ai aperçu le mirage de votre corps perché dans les branches
11h15
J'avais la certitude que cette pensée n'était pas fugitive et qu'à vos tempes résonnaient mes battements. C'était mon sang, c'était mon flux filant, toutes les turbulences et les bouillonnements. Ainsi, vous pensiez peut-être que je vous parlais, malgré ces jours de silence. Je ne pouvais que me taire, ces jours c'était un corps tassé dans un angle, c'était une plaie indolore - je sentais la peau enflée, le suintement, je sentais la crevasse s'étendre avec mes mouvements. Je savais que j'aurais dû avoir mal. Mais rien, rien que ma main comptant les secondes sur cette plaie. Alors je me taisais, j'attendais une sensation, n'importe quoi, de la peine ou une brûlure - j'attendais d'avoir autre chose qu'un jour décoloré à vous offrir.
11h11
Je longe à petits pas les berges du fleuve. Mon reflet marche à l'envers à travers l'allée d'acacias plongée dans ce ciel d'eau. Ma journée ouverte sur rien, sans emploi du temps aucun, j'ai continué d'avancer sans savoir où, errance aveugle à la recherche de sa vue, de son point de chute.
Puis je me suis assis sur le banc. J'ai à nouveau regardé le fleuve, ou peut-être est-ce lui qui me regardait chercher une raison de vous écrire encore. Et je ne saurai vous dire pourquoi j'ai ressenti le besoin, à cet instant précis, de vérifier l'heure qu'il était. À croire que l'existence passant à mon poignet voulait me faire un signe. Il était exactement onze heures onze minutes et onze secondes.
En relevant la tête, j'avais la certitude que vous pensiez à moi.
10h03
Personne ne s'est approché, toute la ville a semblé se tenir loin. J'ai attendu longtemps qu'un enfant passe, je lui aurais dit de vous menacer, de vous traîner jusqu'au banc - mais toute la ville a semblé se mouvoir. Je n'ai rien vu bouger, je n'ai pas vu les corps muter ni les immeubles s'éloigner ; j'ai ouvert les yeux et le banc était soudainement face au fleuve. J'ai pu courir, j'ai pu vous fuir, je préfère croire que la ville s'est détournée de nos combats.
8h45
J'ai passé des journées et des nuits entières à regarder cette heure passer. Soixante intenses et interminables minutes de soleil et de lune à la lumière desquelles vous n'avez cessé de regarder dans mes yeux chaque battement de mon coeur. Et j'ai pour la première fois accepté le combat, tenu le regard comme pour vous défier avec le secret espoir que ma provocation vous réveille d'un coup de sang, vous donne soudain envie de m'insulter, peut-être même de descendre de votre immeuble pour m'attendre impatient sur un banc du square d'en bas à l'ombre d'un acacia, les poings serrés sur le désir de rencontrer de plus près mon visage encore vierge de toute voix.
Oui, je vous l'avoue, j'attends de vous que vous me défiguriez, que la virginité de notre rencontre soit souillée de mon sang, bleuie d'une pluie de coups, les vôtres, parce-que ce silence entre nous ne peut que mal tourner.
7h45
Je ne sais plus si le jour a quelques minutes, quelques heures, si nous nous connaissions avant qu'il ne se lève. J'aime dire, aux derniers corps m'écoutant encore, qu'entre nous tout est neuf, sans cesse, que tout est vierge et inouï - c'est parler d'un désert.
Entre nos fenêtres : des dunes et des acacias - ou n'importe quelle ville. Entre nos fenêtres : quelques centaines de battements, je les sens dans mes paumes, mon ventre, jusqu'aux chevilles, je les compte, je les compte à haute voix - un jour ma voix ne pourra plus émettre que ces sons-là.
7h33
Je me souviens maintenant, du fragile équilibre entre mon désir de vertige et ma peur de tomber.
J'entends encore l'hilarité de mon souffle — et mon coeur tapant fort contre ma poitrine comme à une porte condamnée.
Ne pouvant soutenir votre regard, j'avoue avoir fait semblant de ne pas vous avoir vu — et pour vous provoquer, je me souviens m'être penché à la fenêtre fixant le contour à la craie blanche de mon corps sur la chaussée.
Puis le jour s'est levé sur l'idée même de me jeter qui n'était qu'un jeu de dupe dans le seul et triste but de vous atteindre, vous, l'inconnu d'une autre fenêtre qui jamais ne fait signe.
Inscription à :
Articles (Atom)
.jpg)